Trop intelligent pour être heureux ?

« Ceux qui pensent que l’intelligence a quelque noblesse n’en ont certainement pas assez pour se rendre compte que ce n’est qu’une malédiction » : ainsi s’exprime l’un des personnages clés du roman de Martin Page Comment je suis devenu stupide (édition Dilettante, 2000).

Derrière ce qui pourrait apparaître comme un artifice littéraire se cache une vérité profonde : l’acuité de l’intelligence, chez certaines personnes, peut conduire à un état de souffrance aigu et diffus, souvent incompréhensible pour l’entourage de ces personnes et même, parfois (grand paradoxe !) pour la personne concernée. Il n’est pas uniquement question, ici, de clairvoyance littéraire, mais de constatations cliniques. Ceci ressort clairement de la lecture d’un livre de Jeanne Siaud-Facchin (JSF), psychologue praticienne, spécialiste reconnu des surdoués.

Un livre hors norme

Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué (Odile Jacob, 2008). De prime abord, ce livre présente une ressemblance avec le roman de Martin Page. Le style y est aussi alerte et vif et l’auteur ne répugne pas à l’usage de la métaphore. Ceux qui s’attendent à y rencontrer des tableaux de chiffres et des analyses pointues de données collectées dans la littérature scientifique, seront inévitablement déçus.

Dans ce livre, rien de tout ça ; mais un condensé d’expériences, qui révèle chez JSF une faculté d’empathie presque hors norme et un don de la synthèse que pourrait lui envier bien des journalistes. De quoi parle concrètement le livre ? D’un paradoxe : le malheur des surdoués.

Le surdoué: un être décalé

Le malheur des surdoués…c’est un peu paradoxal, non ? On s’attendrait, en effet, à ce qu’un gros QI couplé à un gros QE (quotient émotionnel) donne des êtres hors du commun, nageant dans la réussite et le bonheur. Mais selon l’expérience de JSF, les choses sont loin d’être si simples. Le gros QE, fondé sur une faculté d’empathie surdéveloppée a une contrepartie fâcheuse : une hypersensibilité envahissante.

Qu’est-ce qu’une hypersensibilité envahissante ? C’est une sensibilité qui se mêle de ce qui ne la regarde pas ; une sensibilité qui va jusqu’à paralyser l’activité du cortex préfrontal (zone du cerveau qui permet la maîtrise du stress et des émotions), rendant par là-même le surdoué incapable de s’adapter correctement aux exigences de son environnement.

Inutile de vous dire que, dans ces moments-là, le surdoué donne l’impression d’être la personne la plus bête et la plus maladroite du monde. Il devient un être décalé, foncièrement inadapté. Et c’est bien ainsi qu’il le vit, d’ailleurs, en son for intérieur. La raison en est simple: il se trouve dépassé par ses propres capacités !

Une tête trop pleine

Trop d’information tue l’information. Comme dans le cas des trisomiques 21, le surdoué est victime d’un trop-plein d’information. Son cerveau et ses sens fonctionnent trop, et trop vite ! Cette hyperactivité le fait souffrir d’un perpétuel décalage. Il est quelque fois très en avance, mais aussi quelque fois très en retard sur les autres, car sa pensée et son cœur n’empruntent pas les mêmes chemins que tout le monde. Sa mémoire, non plus, dont la capacité est impressionnante en ce qui concerne le vécu.

Avec de telles qualités, qui sont aussi des défauts, on comprend aisément que la vie du surdoué ne soit pas forcément plus aisée que celle de monsieur ou de madame tout-le-monde.

Un curriculum vitae souvent chaotique

Enfant, il peine à maîtriser l’extraordinaire vivacité et arborescence de sa pensée. Le « déficit d’inhibition latente » (nous dirions plutôt aujourd’hui, avec les neurophysiologues, la sous-activation de la formation réticulée) constitue à la fois la force et la faiblesse de l’enfant surdoué. Une faiblesse, car il rend plus complexe, et souvent plus longue, la tâche de structuration logique de la pensée. Mais il permet aussi à l’enfant d’avoir une extraordinaire lucidité et réactivité par rapport à son environnement et une créativité plus développée que la moyenne.

Une fois passé le stade difficile de l’enfance et, a fortiori, de l’adolescence, on s’attendrait à ce que le surdoué devienne un adulte heureux. A en croire JSF, ce n’est pas toujours le cas ; loin s’en faut. C’est que l’adulte surdoué est fréquemment victime de l’hyperanxiété que génère son mode de pensée et de perception, ainsi que de son instabilité émotionnelle et affective. A cause de cela, il peine à trouver ses marques, ainsi qu’un sens à sa vie.

De fait, l’angoisse existentielle attend toujours le surdoué, tapie derrière sa porte. A tel point qu’il en vient parfois à se questionner sur son équilibre psychique. Est-il passé, sans le vouloir, de l’autre côté du miroir ? Telle peut être sa crainte secrète; une crainte qu’il n’ose pas avouer à d’autres personnes.

Schizo ? bipo ?…Le salut vient des psy

Quand rien ne va plus, être reconnu surdoué est quand même plus confortable. Cela peut, au demeurant, éviter certaines erreurs de diagnostic graves, ainsi que nous en prévient JSF. c’est certain, mieux vaut être diagnostiqué cliniquement surdoué que schizophrène ou maniaco-dépressif ! Une première étape, avant d’aller voir un psychothérapeute compétent en la matière, est certainement la lecture très aisée du livre de JSF. Les pistes qu’il donne et les nombreux témoignages qu’il recèle permette de poser un pré-diagnostique sur soi-même ou ses proches. A lire et à assimiler sans modération.